Bribes






Le matin.
Le réveil sonne.
Je m'étire, me retourne, éteins à tâtons une radio qui grésille d'incompréhensibles nouvelles puis me blottis à nouveau dans une chaleur qui n'est pas due qu'aux draps. Il est possible que je grogne même un peu. Un marmonnement du style « Mmm… pas déjà… » Deux bras me font une caresse, un petit câlin tout endormi qui achève de me réveiller bien mieux que le radio-réveil fatigué de tant de nuitées vigilantes.

Voilà, c'est parti ! Primo, toilette. Deuxio, bisou-réveil aux deux marmots qui dorment encore (ils n'ont pas encore déchu de l'enfance aux réveils tendres). Tertio, préparation des bols, micro-onde et grille-pain. Quarto avalage de denrées alimentaires plus ou moins nourrissantes. « Vous rangerez, n'oubliez pas la vaisselle et toi, pense à prendre ta cagoule, il fait froid maintenant - promis m'man » et voilà, je suis partie.

Sur la route, les nouvelles, saupoudrées par des voix qui me sont familières bien que je ne connaisse aucun des visages qui s'y accordent. Et puis, le silence. Ronron du moteur quand je traverse une forêt où les ondes radios restent prudemment à l'orée, incapables de pénétrer plus avant.

Boulot, sourires, râleries, petits propos légers ou prise de décision importante (pas tous les jours), dialogues, solitude d'une cantine inégale, routine pas désagréable, non, pas vraiment, mais pas extraordinaire non plus.
Et puis retour. Pas d'infos. Juste la tranquillité du paysage forestier qui défile en robe d'automne avant de s'arrêter à la boulangerie et de se remettre à penser, en mode automatique : qu'est-ce qu'on mange ce soir ? Ah, oui, il faut décongeler les courgettes, on fera le reste de poulet avec, très bien, hop, c'est réglé.

Plus tard encore, après les douches, les devoirs, les histoires, le quart d'heure de détente où chacun raconte ses petites bricoles du jour, c'est la vraie détente, dans la pénombre, à deux. Dans mes bras, dans ses bras, de quoi parle-t-on ? Plus du travail. Encore que, peut-être un peu, mais sur le mode particulier de l'échange. Des images. Des ressentis. Petit à petit, la soirée avance et on glisse dans l'intime. Et puis on dort.

Une vie extraordinaire… elle vaut la peine d'être vécue. Je m'émerveille parfois.
Dans tout cela, rien ne me distingue. Pourtant, aux yeux de la grande collectivité sociale, je suis sans doute un peu à part. Mes enfants aussi. Ils vivent avec une femme qui aime une autre femme. Ah, bien-sûr, ça a un nom. Il faut vite coller une étiquette sur cette chose-là qui dérangerait davantage si elle n'avait pas d'appellation contrôlée, bien contrôlée. Pourtant, je ne me sens pas très lesbienne. Pas très homo, non plus. Pas gay du tout. Je sais juste que je ne pourrais pas aimer autrement. Ergo… je suis forcément tout cela. Alors, pourquoi est-ce que je ne le sens pas ? Dans le milieu homo, on me répond parfois que c'est parce que j'ai un passé hétéro. Mais je ne me sentais pas très hétéro non plus… Suis-je objet de soupçons ? Soupçons de non conformité d'un point de vue comme de l'autre ?

D'autres me disent que ce sont les enfants. J'ai, de ce fait, des préoccupations très standard. Je suis sur le même terrain que plein de femmes qui ne se sont jamais posé l'ombre d'une question sur leur sexualité (qu'en sait-on, au fond ?). Mais, moi non plus, voyez vous… je ne me suis pas posé de questions. C'est comme ça. Ça s'est fait. Cet homme-là, dans un coin de mon passé, il s'efface. Il est présent, bien obligé, mais il s'efface. Je suis dans ses yeux à elle, je suis vivante dans ses bras, je suis aimante dans ses caresses, nous nous rejoignons dans chaque regard, au cœur d'un quotidien standard. Ce n'est pas l'euphorie d'une découverte. Même pas, car il y a eu un lointain précédent. C'est un état de fait. Nous sommes ces deux femmes-là et je ne nous désigne pas autrement que par le sentiment qui nous relie.

Que faut-il dire de plus ? Il y a tant de polémiques… Des homos se méfient d'autres homos parce que leur passé ne leur paraît pas conforme à l'image qu'elles se font du parcours d'une femme homosexuelle. D'autres n'ont pas d'a priori et considèrent que rien ne doit poser problème. Les deux points de vue sont erronés. Il n'existe pas de bon(ne) ou de mauvais(e) homo, je pense ne prêcher ici que des convaincu(e)s, mais il n'est pas facile d'être deux femmes avec des enfants. Ce n'est pas facile pour les enfants, ce n'est pas facile pour l'autre, pour Elle. La seule qui s'en sorte bien, c'est moi. Parce que cette trajectoire est la mienne. Je louvoie dans ses méandres, elle me ressemble. Mais croire que tout est simple si on est tolérant, c'est une erreur. L'ouverture aide, elle rend les choses possibles. Elle n'aplanit pas les difficultés. La difficulté demeure d'être ce que l'on est, de ne pas se trahir, de ne pas se mentir, de ne pas Lui mentir.

Plus encore que d'autres peut-être, quand on est confronté à la différence sociale ou morale, on ne peut déroger à cela. Ni les noms, flatteurs ou injurieux, ni les appellations, pseudo scientifiques ou sociologisantes, ne font ce travail pour soi.

Je ne me sens décidément ni homo ni lesbienne ni vraiment quelque chose de très précis dans notre vocabulaire. J'essaie d'être ce tout disparate qui me compose, j'essaie de faire vivre un tout composite où nous sommes quatre. Quel autre nom donner à tout cela que la vie ?



Leïla


 © 2003 feesdulogis.net