Et il y en a qui disent que ce ne sont que des mots !


Alors là non, je proteste énergiquement. En fille spirituelle d’Alain Rey, qui m’a ce mois-ci (en soit-il remercié) appris à faire la différence entre l’anthrax et la maladie du charbon, j’aime les mots, surtout quand ils sont employés à bon escient. Mais je vais bien me garder de vous donner des définitions exactes : je vais juste faire comme on m’a appris pendant trois ans à l’école, à savoir saisir la poésie d’un mot en projetant sur ledit mot mes fantasmes personnels. So délire, ou comment dire tout sur n’importe quoi et vice-versa.

Il y a quelques jours, nous avons eu aux Fées un débat linguistique (je n’ai pas dit lingual) qui m’a passionnée, vous n’avez pas idée à quel point. Il s’agissait de savoir si on devait dire " goudou ", " gouine ", " lesbienne ", ou encore, puisque nous sommes des fées lettrées , " tribade ", " saphiste " ou le mot préféré de Sabine, " amazone ".

Je commence avec gouine, qui a suscité la polémique. Tiens, d’ailleurs, pourquoi mon correcteur le souligne ? Et en rouge en plus ! Vil homophobe, va ! Tiens, je lui cloue le bec, je sais écrire toute seule, d’abord, non mais ! Gouine, pour moi, ce n’est pas un joli mot, et la joliesse m’importe au plus haut point. Au début, quand j’étais un petite goudou débutante (y’a pas si longtemps), je ne supportais pas de l’entendre, parce que c’était toujours dit comme une insulte. Après, je m’y suis habituée quand j’ai entendu les principales intéressées l'employer. Mais la musique du mot ne me plaît toujours que très peu , je m’explique : que pensez-vous de la proposition " la gouine couine " ? L’étrange similitude avec le cri du hamster que l’on vient de mettre ainsi en exergue me trouble, je n’y peux rien. Donc mon verdict pour " gouine " est le suivant : manque de poésie, musique quelque peu banale.

En revanche, j ‘aime bien " goudou ", ces deux sonorités en " ou ", je trouve ça mignon, doux. En plus, ça sonne un peu comme un appel : " Youhou ! ! Goudou-y-es-tu ?  " Si on s’amuse à le hurler du haut d’une vallée, ça doit porter assez loin, je pense. Tiens, d’ailleurs, c’est plein de vallées chez moi, je vais aller essayer tout à l’heure (et si une sublime bergère accompagnée de ses chèvres venait à répondre ? Vous voyez, quand je vous parlais de projeter mes fantasmes…)

La tribade, antique mot, mais très usité au dix-huitième siècle, me renvoie immanquablement dans un roman de Diderot, je vois un femme couchée sur un méridienne, pour ne pas dire alanguie d’amoureuses fatigues, et son amante, comme on disait à l'époque (à propos, " amante ", ça me fait penser à une grande fleur, l ‘ " amarante ", qui serait une amante marrante, je viens de créer un mot-valise ! ). A propos, dans la lignée des monologues du vagin, lisez Les bijoux indiscrets du même Diderot : les minous des dames se mettent à parler, pas toujours quand il faut (genre en plein dîner mondain), c’est à mourir de rire : " Mais petit bijou, dis-moi, ta propriétaire a-t-elle déjà commis le péché de chair ? -Non. -Comment le sais-tu ? -C’est son petit doigt qui me l’a dit !  ". Tribade est un joli mot, fort musical comme on le voit, mais trop connoté à mon goût pour être employé tous les jours.

Je passe à " Saphique ". Là, je vois le monde de Colette, vous le savez, si cher à mon cœur. C’est une soirée sulfureuse, dans une cave voûtée, tendue de shiraz rouge foncé, ça sent l’opium et l’alcool, et les amours interdites des demi-mondaines. Dans un coin, j’apreçois la marquise de Mornay, dite Missy, en train de flirter de façon éhontée avec une jeune grisette blondinette, au vu et au su de Colette, qui a les boules, autant le dire. Comme le dit Maugis, le critique théâtral adipeux dans je ne sais plus lequel des Claudine " Qu’est-ce-que Sapho, pourvu qu’on s’amuse ! " Saphique " me plaît beaucoup beaucoup, mais, avouons-le, il n’est pas très adapté à notre début de XXIème siècle !

J’aurais pu aussi vous parler de " gougnotte ", qui m’évoque la cancoillotte, vous savez, ce fromage qui file et qu’on tartine à la bonne franquette sur du pain aux pavots (à défaut d’opium…). J’aurais pu vous parler d'" amazone " mais je sens que quelqu’un le fera mieux que moi très bientôt. En fait, je crois que " lesbienne " me convient très bien, à cause de sa (relative) neutralité.

Lesbien descendu ?

Littérairement votre.