Le rideau se soulève doucement.
C'est l'heure. Elle sait qu'elle va les voir sortir de l'immeuble
d'en face comme tous les matins.
La première fois, elle les a vues par hasard. Quelqu'un
klaxonnait dans la rue alors elle a soulevé son rideau pour
regarder. La voiture était déjà partie, mais la
porte cochère s'est ouverte. Elle a reconnue la jeune fille
à l'allure garçonne du troisième étage,
celle qui aide parfois la concierge à rentrer les poubelles.
Toujours en jeans, avec une chemise à carreaux et de grosses
chaussures, de la même marque que les engins de chantier. Elle
a une drôle d'allure, mais elle dit toujours poliment bonjour.
Il paraît qu'elle se fait appeler Tony, ce doit être
pour Antonia, ou Antoinette, impossible de savoir, même la
concierge de l'immeuble ne sait pas.
Ce matin là, Tony était accompagnée. Elle a
d'abord pensé que c'était sa sœur. Elles avaient l'air
très proches, un bras autour des épaules, mais elle a
rapidement écarté cette idée stupide : on
n'embrasse pas sa sœur comme ça ! Un vrai baiser d'amoureux,
non, d'amoureuses ! Elle en a rougit. Pas de honte, enfin, si, un
peu, de les épier. Mais surtout de plaisir. Quel bonheur de
voir l'amour à sa fenêtre. Quel plaisir de voir deux
femmes si amoureuses. Quelle douceur dans les souvenirs que cela
réveille en elle. Et puis elles se sont séparées
pour partir chacune dans sa direction. Elle a soupiré et
laissé retombé le rideau sur ses souvenirs. C'est si
loin cette douceur qui lui a échappé il y a bien des
années, quand elle n'a pas pu vivre son amour au grand jour
comme ces deux-là.
Le lendemain matin, elle n'a pas attendu qu'une voiture manifeste
pour soulever son rideau. Elle les a retrouvées lors de leur
baiser matinal avec le même plaisir mélancolique et
émerveillé. Et tous les matins suivants elle s'est
postée devant sa fenêtre avec cette excitation qui
anticipe un rendez vous amoureux.
Aujourd'hui, c'est un jour spécial. Elle a pris une grande
décision. Comme tous les matins, elle les regarde s'embrasser, puis se séparer. Elle quitte la fenêtre, boit son café tranquillement. Rien ne presse et elle veut se laisser le loisir d'hésiter. Elle se demande encore si ce n'est pas ridicule. Mais elle a pris sa décision cette nuit, en sortant de ce rêve si fort qu'elle n'avait plus fait depuis trop longtemps.
Alors elle met son manteau, prend l'enveloppe qu'elle a
préparer, ferme sa porte à double tour, traverse la
rue d'un pas de jeune fille, rentre dans le hall de l'immeuble,
chausse ses lunettes et cherche la boite aux lettres de Tony. "Tony
et Gaëlle
", pas de doute, c'est celle-là. Elle
n'hésite pas, elle y glisse son enveloppe et part sans se
retourner.
Ce soir la, Tony et Gaëlle ont trouvé une enveloppe
élégante, en papier vélin, avec pour toute
adresse "A vous deux". Dedans, une photos jaunie, avec deux jeunes
femmes se tenant par la main, sans doute prise juste après
guerre. Au dos, avec une calligraphie désuète, pleine
de pleins et de déliés, juste quelques mots : "J'ai de
nouveau rêvé d'elle cette nuit. Merci."
Elles n'ont jamais su d'où venait cette lettre.