Les placards ne sont plus ce qu'ils étaient






Je me rappelle ce texte, lu par Philippe Noiret, qui avait fait hurler de rire ma mère. Il expliquait que vraiment, les choses de notre époque étaient de plus mauvaise qualité qu'avant. Que les caractères d'imprimerie étaient plus petits, tout comme les vêtement qu'il était obligé de choisir une taille au-dessus, alors que les distances lui semblaient plus grandes. Bien sûr, il parlait de la vieillesse.
Je n'ai pas encore trente ans et pourtant depuis un mois je ressens la même chose... Les placards ne sont plus ce qu'ils étaient : ils sont beaucoup plus étroits que dans mon adolescence. Ça doit être le bois.

Non c'est vrai : quand j'étais ado, je n'avais aucune difficulté à m'y pelotonner. J'éludais les questions, je cachais mes lectures, je ne dévoilais rien de mes pensées. Mon placard me paraissait parfois même confortable, ou en tout cas sécurisant.
Et puis j'en suis sortie, petit à petit. Je me suis trouvée bien dehors, à l'aise, sans envie aucune d'y retourner, tout en reconnaissant ma chance de pouvoir vivre au grand jour et en sachant très bien que parfois, dans certaines circonstances, je devrais sans doute retourner temporairement dans mon placard. Comme par exemple quand j'irais bosser en entreprise, quand les règles du jeu changeraient.

J'ai commencé à travailler en entreprise il y a un mois. C'est mon premier emploi et c'est en plus un contrat à durée déterminée. Je suis dans une entreprise qui me plaît et où j'aimerais rester. Alors, j'ai décidé de garder profil bas jusqu'au CDI, histoire de flairer le vent, des fois que le mec qui doit renouveler mon contrat n'aime pas trop les lesbiennes, des fois que le reste de l'équipe non plus. J'ai décidé de rentrer dans mon placard, en me disant que, quand bien même je devrais y rester pendant les heures de bureau, ce ne serait quand même pas si terrible. Après tout, ce n'est qu'un boulot, pas toute ma vie. Mais les placards ne sont plus ce qu'ils étaient : j'ai grossi ou alors ils sont devenus terriblement étroits.

Ce n'est pas que je tienne spécialement à étaler ma vie privée ou à militer 24h/24, non. Mais quand on travaille avec des gens, quand on les cotoie huit heures par jour, c'est évident qu'il y a toujours des bribes de privé qui passent. "J'ai mal dormi : mon fils fait ses dents", "Tiens, hier avec mon mec on est allé au ciné, il faut absolument que tu voies ce film", "Ah ouais, ben nous on a regardé la télé avec ma co... locataire, ma co-locataire" Et là le malaise commence. "Oui, c'est plus sympa, on a un grand appart pour pas cher... et puis on s'entend bien."
C'est sûr que c'est pratique, le coup de la co-locataire. Ce n'est pas vraiment un mensonge puisque nous sommes vraiment co-locataires. Et puis c'est vrai qu'on s'entend bien et que c'est plus sympa... Ça n'abuse que les hétéros mais ça marche bien.
Une fois cela acquis, on a gagné une certaine marge de manoeuvre et on craint moins les gaffes. Mais ça ne résout pas tout. On ne peut pas dire "Ah non, je ne reste pas pour le pot : ma co-locataire m'attend". On est toujours aussi mal à l'aise si on vous demande fortuitement si vous avez quelqu'un dans votre vie. On passe de nouveau pour la célibataire de service parce qu'on ne veut pas s'inventer de petit copain imaginaire pour ne pas mentir trop. Inconsciemment, on bride tout son discours. On ne parle pas ou très peu, de choses anodines, chiantes.
Bref on se retrouve à quinze ans, à répondre que non, non, le mariage, les gamins, non merci : j'ai mieux à faire... lire, dessiner... Alors qu'on en a vingt-sept, une copine d'enfer, un chat et une vie de couple.

Je sais ce que certaines doivent se dire : "Si ça te gêne tant que ça, tu n'as qu'à leur dire" (Ah bon, on se tutoie ??). Je me le dis tous les matins en arrivant au boulot. Mais je me dis aussi que les choses ont un peu changé. Que je suis passée d'un milieu universitaire où mon directeur de thèse me demandait comment s'était passée la Lesbian and Gay Pride et faisait la bise à ma copine à la fin d'une soirée où on avait débattu des lois sur l'avortement, à une entreprise où pas mal d'ingénieurs traitent leur ordinateur de pédé et font parfois des blagues lourdes sur Mykonos où il ne faut pas se baisser pour ramasser sa savonnette... Je sais aussi que quand j'ai cherché du boulot à la fin de ma thèse, j'ai passé en revue un bon nombre d'entreprises de la ville où je voulais rester et que, professionnellement, aucune autre ne m'intéressait. Et je n'ai pas envie de passer huit heures par jour à me faire chier. Alors pour le moment, je supporte. J'attends qu'on me signe un contrat définitif, j'attends d'avoir fait mes preuves et qu'il soit alors nettement moins facile de me virer. Après je verrai.

Je pense que je finirai par ne plus me cacher, que je ressortirai de mon placard de jour petit à petit et que je supporterai sans doute ce qui se passera, même si ça ne se passe pas super bien. Je réendosserai mon habit plutôt confortable de lesbienne de service. Mais en attendant, je me retrouve dans la peau de celle qui doit cacher qui elle est vraiment et cette peau-là aussi est devenue étroite.

Non vraiment, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient. Les placards sont plus exigus. Ça doit être le bois.

Ou alors j'ai grossi.

Carole



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