Voici venu le temps de pousser la chansonnette et d'entonner le refrain de la mère indigne, refrain qui est bien parti pour être le tube de l'hiver en ce qui me concerne.

Hé bien oui, je suis devenue une mère indigne depuis que j'ai fait mon coming out auprès de mes parents.

Avant ce fameux coming out, quand mes enfants pleuraient (ils ont dix mois) et que ma mère en cherchait la cause, tout y passait : le pôvre petit loup avait peut-être du mal à digérer (mais qu'est-ce que tu lui donnes à manger ?!), ou bien il avait certainement mal aux dents, ou pis encore, le malheureux avait besoin de faire un gros câlin dans les bras de Mamie. Le drame quoi !

Maintenant, quand mes enfants pleurent, ma mère en cherche toujours la cause, mais bizarrement, elle la cherche ailleurs. Parce qu'évidemment, s'ils ont du mal à digérer, c'est parce que je passe mon temps derrière mon ordinateur, s'ils ont mal aux dents c'est parce que je suis lesbienne, et s'ils ont besoin d'un câlin, c'est parce que je les néglige : je suis une mère indigne, qu'on se le dise.

Avant, lorsque ma fille tirait les cheveux d'un de ses petits frères, ma mère remarquait qu'elle était parfois encore un peu jalouse et me faisait remarquer vertement mon soi-disant manque d'autorité : un "tu la laisses tout faire" venant systématiquement ponctuer ses commentaires (commentaires que je ne lui avais d'ailleurs pas demandés).

Maintenant, je n'ai plus le droit de me mettre en colère lorsque ma fille tire les cheveux d'un de ses petits frères, parce que la pôvre est traumatisée par mon homosexualité, qu'elle cherche à exprimer son malaise en se vengeant son malheureux petit frère qui lui aussi souffre de mon homosexualité puisqu'il pleure (et moi qui croyais que c'était parce que sa soeur lui avait tiré les cheveux), et son second petit frère lui aussi souffre de mon homosexualité, d'ailleurs cela se voit : il est mort de rire en mordillant son jouet préféré.

Avant, lorsque j'étais fatiguée parce que la journée avait été rude, usante pour les nerfs, parce que mes garçons avaient beaucoup pleuré pour cause de poussée dentaire forcément accompagnée d'une otite, ou d'une grosse rhino-pharyngite, et que ma fille avait forcément choisi ce jour-là pour écrire sur les murs, tirer la queue du chat, donner des coups de pieds au chien, me mordre, se rouler par terre dès que je disais non, bref la crise de jalousie à rallonge (oui, elle n'hésite jamais à faire des heures supplémentaires : une future cadre dynamique peut-être, mais en attendant une emmerdeuse de première), hé bien tout le monde (y compris ma mère) trouvait normal que je craque, que j'en ai marre de mes trois petits monstres, que j'ai envie de les abandonner sur le parvis de l'église, j'en passe, et des meilleures.

Maintenant, forcément, quand je craque, que j'en ai marre de mes petits monstres, que j'ai envie de les abandonner sur le parvis de l'église, c'est parce que je suis lesbienne, qu'ils m'empêchent de refaire ma vie; parce que les lesbiennes détestent les enfants, c'est bien connu : puisqu'elles aiment les femmes, elles ne peuvent pas aimer les mamans (ah bon ?! Moi je n'avais pas remarqué que les mamans ne sont pas des femmes, mais bon, si ça se trouve, les mamans sont peut-être des mecs !).

Enfin, comme je demande le divorce, mes trois enfants vont en souffrir.

Ça, je suis d'accord, mais ils ne sont ni les premiers, ni les derniers auxquels cette expérience désagréable arrive. Ils vont certainement en souffrir, mais je crois qu'ils survivront, et surtout, je ne crois pas qu'ils seraient plus heureux avec une maman qui déprime parce qu'elle se sent en décalage total avec sa vie hétérosexuelle qui est à des années lumière de ses désirs, de ses sensations de lesbienne.

Une fois encore, je n'ai rien compris : une maman doit se sacrifier pour ses enfants (depuis quand ?!). Oui, ma mère s'est sacrifiée pour ses enfants, et regardez où ça l'a menée : elle déprime tout le temps parce qu'elle déteste mon père mais n'a pas les moyens financiers de vivre seule. Un exemple à suivre sans aucun doute !

Et puis mes enfants vont souffrir du divorce, parce que je suis lesbienne : là, j'avoue que la logique m'échappe, mais comme je n'ai rien compris...

Voilà, maintenant vous connaissez le refrain de la mère indigne que me jouent mon futur ex-mari (venant de sa part, c'est relativement normal), mais aussi ma mère (femme merveileuse s'il en est) qui m'aime, qui accepte mon homosexualité, mais qui pense à ses petits-enfants.

Et quand je lui demande s'il lui arrive de penser aussi à moi, elle me répond un "il est trop tard, on ne peut plus rien faire pour toi" auquel il conviendrait d'ajouter un "Amen" de circonstance.

Il ne me reste plus qu'à attendre la mort pour rejoindre les flammes de l'enfer auquel mon âme de pécheresse est sans aucun doute vouée.

Alors ce soir, priez pour moi, mais je vous en supplie en fond sonore, ne mettez pas le refrain de la mère indigne, parce qu'honnêtement, je ne supporte plus de l'entendre.

D'ailleurs, je crois que je vais investir dans des boules Quiès, je crois.

évelyne



 © 2000 feesdulogis.net