Pour être une poulette, c'est une poulette !

Propos recueillis par Évelyne
pour Fées Du Logis, décembre 2000



Fées Du Logis a rencontré Cy Jung, auteure lesbienne à l'esprit vif et vivifiant. La maison d'édition lesbienne KTM a publié en novembre 2000 son troisième ouvrage Es ist eine poulette roman lesbien, suite des aventures de Jeanne et Zoé que nous avions découvertes dans Once upon a poulette.


FÉES DU LOGIS : Quelle sorte de livre est Es ist eine poulette ?
CY JUNG : C'est un roman d'amour.

FDL : Avez-vous profité de ce livre pour délivrer un message politique ?
CJ : Je profite de tous mes romans pour délivrer des messages politiques disséminés ça et là dans le récit. Les histoires que je raconte se déroulent dans la France d'aujourd'hui : il me serait impossible de taire mon point de vue sur la société dans laquelle je vis.

FDL : Adressez-vous d'autres messages ?
CJ : J'ai du mal à dissocier "message" et "politique". Pouvez-vous préciser votre question ?

FDL : "Savoir chercher le soleil à travers les nuages" est un message mais ce n'est pas un message politique...
CJ : Je considère qu'il s'agit d'un message très politique : ne voir que les nuages ou voir le soleil en dessous sont deux attitudes différentes qui disent beaucoup sur le rapport de soi au monde et aux autres. Une société où chacun serait en mesure de faire la part des choses et d'être acteur de sa vie (voir le soleil sous les nuages) serait une société où la responsabilité primerait, où chacun serait citoyen avant d'être consommateur. Je crois d'une manière générale que les comportements individuels (amicaux, amoureux, professionnels, familiaux...) ne sont pas dissociables des comportements sociaux : ils obéissent à la même logique politique, à la seule différence que, là au moins, chacun est en mesure d'agir.

FDL : Ce qui m'a le plus frappé par rapport à Once upon a poulette, c'est la façon dont vous diffusez vos messages. Dans votre premier livre, je les voyais arriver avec un gros gyrophare bleu sur la tête ; alors que dans celui-ci, ils sont énoncés par les différentes protagonistes et sont parfaitement intégrés à l'histoire : cela semble couler de source. Avez-vous beaucoup travaillé pour faire évoluer votre style ?
CJ : J'ai effectivement pour habitude de travailler mes textes, et cela ne date pas de ce troisième roman ;-)) Quant à émettre un jugement sur mon style, je trouverais fort prétentieux de le faire : les auteurs me semblent les dernières personnes aptes à parler de leur style ; je laisse ce soin aux lecteurs, aux critiques, et aux exégètes.

FDL : Personnellement, j'ai trouvé certains passages très drôles, d'autres un peu caustiques. Vous semblez n'épargner personne, tous nos petits travers sont mis en évidence avec humour. Sommes-nous si risibles ?
CJ : Vous autant que moi ! ;-)) Et heureusement que nous le sommes, ou que tout du moins il soit possible de tourner en dérision nos comportements. J'ai toujours eu un faible pour les remises en question sur le mode ludique : quel que soit le résultat de l'analyse, la pilule est toujours plus facile à avaler.

FDL : J'ai trouvé les scènes de sexe moins chaudes que dans votre premier livre Once upon a poulette, surtout dans la première partie du livre.
CJ : D'autres lectrices m'ont dit exactement l'inverse de cela... Je ne sais donc que penser ! ;-))

FDL : Je vous concède volontiers que certaines scènes dans la seconde partie du livre sont croustillantes à souhait ! :-))) Par ailleurs, j'aime toujours autant votre façon de décrire l'attente, la peur qui va avec, la montée du désir de l'autre, la tension que cela génère : c'est très excitant ;-))) Qu'est-ce qui vous pousse à décrire de façon aussi précise les relations sexuelles que vivent les différents personnages de vos livres alors que d'autres auteures sont nettement plus évasives ?
CJ : Je me vois mal raconter une histoire d'amour sans faire la part belle au désir et au plaisir qui la sous-tendent. Cela fait trop longtemps que la sexualité féminine est occultée. Vous connaissez comme moi cette nuance lexicale qui veut qu'un homme qui affiche sa sexualité soit un Don Juan alors qu'une femme qui fait de même soit au choix une pute ou une salope ! Il est temps que les femmes clament haut et fort que le sexe fait partie de leur vie, que leurs fantasmes, leurs jeux et leur jouissance sont une part d'elles-mêmes au moins aussi importante que leur aptitude naturelle à faire de la purée Mousseline ! Cette revendication me semble une étape incontournable de l'émancipation des femmes : elle leur permettra de passer du statut d'objet à celui de sujet de désir, ce qui ne manquerait pas de modifier de manière plus que positive les liens sociaux. Vous ne trouvez pas ?

FDL : Tout à fait d'accord avec vous, mais je crains malheureusement qu'il ne coule encore beaucoup d'eau sous les ponts avant que les choses ne changent réellement. Mais revenons à votre livre, pourquoi avoir choisi de tels titres de chapitre (Assomption, Pentecôte, fête du Travail, etc...) ? Toutes les fêtes y passent !
CJ : Le roman se déroule sur un an. J'aurais pu choisir un découpage basé uniquement sur les temps de l'histoire mais je trouvais amusant de m'appuyer sur les jours fériés. Vous dire pourquoi, je l'ignore ! Je fais très souvent des choix dont le sens m'échappe. Je pourrais disserter sur le rapport entre les jours fériés, le repos du travailleur et le temps de la lecture, ou encore gloser sur l'impact de la vie de Jésus sur notre calendrier, ou... Qu'importe ! Je suis certaine qu'une explication existe ne serait-ce que parce que c'est cette option qui s'est imposée ; que chacun me propose son interprétation, je verrai alors si l'une d'elles me convient ! ;-))

FDL : Avec cette bande de copines, vous avez réalisé une galerie de portraits de lesbiennes. Avez-vous la sensation d'avoir été exhaustive ? Souhaitiez-vous l'être ?
CJ : Il ne manquerait plus que ça, que je considère avoir été exhaustive et pire encore, que j'aie cherché à l'être ! Je ne suis ni sociologue, ni anthropologue : mes personnages se contruisent petit à petit dans les relations qu'ils entretiennent les uns aux autres. Un peu comme dans la vraie vie, en somme...

FDL : Pourquoi avoir introduit une dose de polar dans ce roman d'amour lesbien ? Est-ce votre goût du polar qui s'exprime là, ou est-ce juste pour ajouter un peu de piquant à votre roman ?
CJ : C'est à la fois mon goût du polar, l'envie de "doper" un peu l'intrigue - il n'est rien de plus ennuyeux que le bonheur des autres ! - ainsi qu'une forte envie de me moquer de moi-même qui ont motivé mon choix.

FDL : Quand on découvre Ulrike, on se demande ce que les macro-bios ont bien pu vous faire pour que vous les critiquiez tant. Et puis, au fil de l'histoire, on la découvre sous un autre angle et on s'attache à ce personnage si différent des autres. Pourquoi un tel renversement de tendance ? Y-a-t-il un message sous-jascent ?
CJ : Il ne s'agit pas véritablement d'un revirement de tendance, mais plus certainement du récit de ce qui se passe dans notre vie quand nous rencontrons quelqu'un qui vit différemment de nous. C'est tout du moins ainsi que je vois les choses et votre question est la preuve, s'il en est besoin, que l'auteur, une fois le livre imprimé, n'est plus maître de son destin !

FDL : Une des particularités de votre livre concerne les dessins résumant les liens qui unissent les différentes protoganistes et les enjeux affectifs. Comment en avez-vous eu l'idée ?
CJ : Dans le cadre de tous les documents de travail que j'établis afin de construire mes romans (plan, fiches personnages, descriptifs des lieux, etc.), j'ai réalisé ces dessins pour visualiser les liens entre les personnages. Ces croquis m'ont semblé avoir leur place dans le roman, ils ajoutaient une dimension ludique aux chassés-croisés amoureux au sein de la bande d'amies de Jeanne et Zoé. Je les ai y donc inclus.

FDL : Est-ce que le message principal de votre livre concerne la fidélité, sujet ô combien sensible dans un couple qui se cherche encore ?
CJ : Á travers l'épisode de l'infidélité de l'une de mes héroïnes, c'est du désir dont je souhaitais parler, de son impact sur la relation, de ses aléas, de sa dissolution dans le quotidien de l'amour. Il n'y a donc là aucun message particulier mais plus certainement une série de questions que je me pose et que, privilège de l'auteur, je pose à celles et ceux qui me lisent.

FDL : Croyez-vous que beaucoup de gens souffrent d'une "incapacité à voir le soleil sous les nuages" ?
CJ : Dès qu'il est question de bonheur, je crois que l'on souffre tous de quelque chose ; reste à définir dans quel sens on utilise le verbe souffrir ! ;-))

FDL : Concernant l'histoire parallèle à celle que vivent Jeanne et Zoé, qu'est-ce qui vous a poussé à opter pour une telle fin ? Est-ce que vous mesurez bien toute la portée du message que vous délivrez ainsi ?
CJ : J'assume absolument tous mes propos !! ;-))) Par contre, il ne faut pas croire qu'un auteur qui décrit une situation le fait pour la cautionner : ce peut être aussi un moyen de la dénoncer. Ceci étant dit, et dans le cas qui nous occupe, je partage tout à fait le choix que font mes héroïnes, même si je sais que celui-ci est contestable. Je laisse donc chacune se faire son opinion.

FDL : Qu'est-ce qui vous a poussée à placer une scène de sexe hétéro dans un roman d'amour lesbien ? Cela a de quoi surprendre !
CJ : Ma réponse est simple : considérant qu'il y a quelques hétéros dans ce roman (pas beaucoup, je vous rassure !), n'ont-ils, eux aussi, pas droit à une vie sexuelle !? ;-))))

FDL : Pourquoi ce titre en simili allemand ? Et forcément, en quelle langue sera le titre du troisième volume de cette trilogie ?
CJ : Je dirais plus qu'il s'agit de "fralmand" que de "simili", et ce dans la mesure où loin de chercher à produire une imitation, j'ai voulu détourner la langue comme j'aime à le faire pour le français. Dans ce deuxième volet des aventures de Jeanne et Zoé, l'allemand s'est imposé en écho à la métaphore du Résumé des épisodes précédents. Comme j'ignore encore comment va s'organiser le troisième volet, je ne peux vous dire quelle langue sera choisie... Le slovaque, peut-être ! ;-))

FDL : Suite à la parution de votre dernier livre, vous avez mis en place un jeu en relation avec chacune des lettres placées en tête des chapitres. Qui en a eu l'idée ? Est-ce uniquement une opération marketing ?
CJ : J'ai proposé l'idée de ce jeu à dykeplaNET qui en a tout de suite accepté le principe. Quant à savoir s'il s'agit d'une opération marketing, j'ai le sentiment que si je réponds non, personne ne me croira et que si je réponds oui, on me reprochera aussitôt d'être un suppôt vénal du grand capital ! ;-)) La réponse en fait est oui et non : oui dans la mesure où mes romans, une fois devenus livres, sont des produits au sens le plus mercantile du terme - leur édition, leur diffusion obéissent à la loi économique et il est nécessaire d'en faire la promotion ; non car mon mobile principal demeure ma passion du jeu.

FDL : Qui a choisi les lots ? Est-ce votre côté coquin qui s'exprime, ou croyez-vous vos lectrices profondément obsédées par le sexe ?
CJ : J'ai effectivement souhaité que le premier lot soit un jouet sexuel : il est indéniable que mon "côté coquin" s'exprime là ; quant à la profondeur des obsessions sexuelles des lesbiennes, je n'ai aucun moyen d'en juger... sauf à choisir un jouet vibrant plutôt que pénétrant ! ;-))

FDL : A quand la suite puisqu'il s'agit du deuxième tome d'une trilogie ?
CJ : Je l'ignore.

FDL : Et l'avenir ? Avez-vous d'autres projets en cours ?
CJ : J'ai d'autres projets en attente, le plus abouti étant un recueil de courts érotiques qui j'espère paraîtra au printemps 2001.

Évelyne



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