Ma première
fois, c'est un vrai drame paysan. J'en ris aujourd'hui, mais ça
n'a pas été simple à vivre. Rien à voir
avec les tendres et troublants éveils adolescents. C'était
plutôt la tempête sur le long fleuve tranquille qu'aurait
pu être ma vie. Et ça a aussi failli être Clochemerle
dans mon village.
Pour tout dire, mes préoccupations de l'époque étaient
très loin de la. Deux enfants, un compagnon, une ferme, des
vaches, je pensais ma vie bien remplie, même si parfois je me
rêvais un ailleurs impossible à décrire. Tous
les jours, entre la traite, le foin, le marché, la maison et
tout le reste, je m'accordais un moment de répit au café
du village, profitant de la terrasse dès que le temps le permettait.
Le café était installé en face de l'école
primaire où je venais chercher mes enfants. En général,
je prenais une petite table un peu à l'écart pour lire
quelques chapitres en écoutant les conversations des autres
mères et des jeunes du coin.
On me laissait tranquille, moi l'originale, la citadine venue m'établir
agricultrice dans les années 70 (non, cette histoire ne se
passe pas dans le Larzac !), mais j'avais progressivement appris
à situer les uns et les autres. Liens de parenté, mariages,
brouilles et rivalités paysannes, il y aurait eu de quoi écrire
une chronique passionnante (je ne pensais pas la défrayer cette
chronique !).
L'été était la période la plus dure pour
moi. Avec les vacances scolaires je n'avais plus de justification
pour mes petites pauses lecture au café et les travaux agricoles
et les marchés estivaux nous donnaient un surcroît de
travail épuisant. Je voyais donc cette nouvelle rentrée
scolaire arriver avec soulagement. Je savais aussi que ce serait l'occasion
de rattraper mon retard dans mes chroniques villageoises. Comme les
autres années, il y avait de nouveaux enfants et donc de nouveaux
parents, surtout de nouvelles mères. Je m'amusais à
essayer de déterminer qui était du pays, de quel village,
qui venait d'un village plus éloigné ou parfois, comme
moi, d'une ville lointaine.
Quand elle est arrivée avec son petit garçon elle m'a
tout de suite intriguée. Impossible de l'identifier dans les
généalogies que j'avais élaborées au fil
du temps, impossible de la situer dans la géographie des hameaux
du secteur… Elle m'a encore plus intriguée quand, dans l'après-midi,
je l'ai vu s'installer comme moi un peu à l'écart et
sortir un livre. Au fil des jours d'école et de mes pauses
volées, je l'ai observée avec ses livres, son petit
carnet où elle semblait prendre des notes. J'ai tendu l'oreille
vers les conversations du bar sans rien surprendre de nouveau. Sa
voiture indiquait clairement qu'elle ne roulait pas sur l'or, une
vraie voiture de paysan. Je laissais mon esprit vagabonder autour
d'elle, lui imaginant une petite maison au fond des bois, un compagnon
bûcheron, une famille noble désargentée, un vieux
château en ruine… Je rêvais de contes de fées.
Parfois, je devais me raisonner. Arrête de la dévisager
comme ça ! Elle va s'en rendre compte ! Et je détournais
les yeux essayant en vain de me replonger dans ma lecture. Mais les
jours passant j'ai du me rendre à l'évidence, ça
tournait à l'obsession. Je me surprenais même à
penser à elle dans la journée, interrompue, rêveuse,
dans mes activités. Je ne savais même pas son nom. J'ai
réussi à me faire croire pendant quelques temps que
c'était uniquement de la curiosité, que je m'amusais
à ressembler aux héroïnes de mes romans policiers,
que c'était un petit jeu intellectuel pour garder mon esprit
en éveil.
Mais à partir du jour où elle s'est approchée
de ma table pour m'emprunter un crayon j'ai du regarder les choses
en face : il se passait quelque chose de bizarre en moi et elle
en était la cause. Le jour d'après elle est carrément
venue s'installer avec moi. Claire, elle s'appelait Claire, une fille
de la région mariée avec un éleveur de moutons.
Leur ferme était complètement isolée dans les
collines noires. Quand elle m'a serré la main j'ai été
troublée d'une manière vraiment, vraiment… déstabilisante.
J'ai retiré ma main assez vite pour la poser sur la fraîcheur
de mon verre, éloigner cette sensation.
Les jours suivants j'ai refoulé ce trouble, car je voulais
tout simplement apprendre à la connaître, passer un peu
de temps avec elle, l'écouter, lui parler. Quand le week-end
est arrivé, j'ai ressenti comme un manque de ne pas la voir.
Dès que le téléphone a sonné et que j'ai
entendu sa voix, je me suis sentie tout de suite mieux. Et nous avons
commencé à nous voir de plus en plus souvent, à
chercher des prétextes pour nous retrouver, à nous téléphoner
plusieurs fois par jour. Je lui ai appris à faire le fromage,
elle m'a appris à faire des tartes, je lui ai montré
comment greffer ses pommiers, elle m'a montré ses coins secrets
à champignons. Je me sentais bien, j'avais l'impression de
respirer différemment.
Parfois cependant je voyais passer une ombre dans son regard habituellement
rieur. Quand nos mains se frôlaient, quand nos corps se touchaient,
je la sentais se raidir. Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre
surtout. La nuit il m'arrivait de me réveiller en sursaut avec
son image en tête, et des gestes… des gestes que je ne comprenais
pas. Au matin, je les oubliais bien vite, toute à la joie de
la retrouver.
C'est elle qui m'a ouvert les yeux. Un après-midi, elle a pris
mes mains dans les siennes, a planté ses yeux dans les miens
avec dedans un espoir et une interrogation. Je ne me souviens plus
de ses mots parce que leur sens a explosé dans ma tête.
Elle me disait qu'elle était amoureuse de moi et qu'elle pensait,
sans en être complètement sure, que c'était réciproque.
Que depuis des jours elle se retenait de prendre mes mains dans les
siennes et que quand ses lèvres effleuraient ma joue elle se
sentait attirée par ma bouche. Elle m'a dit des choses que
mon esprit a refusé de comprendre et je me suis enfuie, sonnée,
affolée.
Le lendemain et les jours suivants je l'ai évitée, je
ne l'ai pas appelée. Je cherchais à calmer cette tempête
qui maintenant me faisait presque trembler quand je pensais à
elle. Impossible ! Impossible d'envisager ça ! Impossible
de m'imaginer dans ses bras, des bras de femmes ! Dans le même
temps cela donnait du sens à mes rêves, à mes
troubles. Et je me laissais embarquer vers d'autres rêves plus
précis, plus clairs, plus forts. Il m'a fallu un peu de temps
pour admettre que mon envie de la retrouver était plus forte
que ces impossibles qui me faisaient si peur. Plus je laissais de
place à mes rêves, plus j'étais obligée
de voir qu'aucun homme ne m'avait mis dans cet état de fébrilité,
dans cette attente de chaleur.
Finalement, je me suis rendue à l'évidence et chez elle…
et je lui ai dit oui !
La suite a été simple et compliquée. Imaginez !
Deux femmes de paysans, deux villages différents, elles quittent
leurs hommes et s'installent ensemble avec leurs enfants. Et en plus
elles restent exploitantes agricoles, se mettent à faire du
bio, retapent leur maison. L'un des villages a pris fait et cause
pour elles, l'autre pour les hommes délaissés et ils
se sont affrontés à cause d'elles sur les terrains de
foot et lors des concours de labours. Et puis ils les ont oubliées…