Si j'étais
née là-bas…
Si j'étais née là-bas ma vie n'aurait peut être
duré que le temps pour mes parents d'apercevoir mon sexe fendu.
Je suis née là-bas, ma mère n'a pas laissé
tuer son premier enfant et promis de donner un fils dès l'année
qui suit.
J'ai 10 ans pour comprendre ce que sera ma vie.
Je peux jouer encore, aller à l'école si j'habite en
ville, apprendre les codes qui seront les miens, la cuisine que je
devrais savoir faire. J'apprends.
Je ne sais pas que le sang qui va sortir de mon corps m'a condamnée
à l'esclavage.
Je suis pubère, on me fête comme une jeune mariée,
je commence à comprendre, mariée je l'étais déjà
depuis longtemps…
Qu'il m'aime ou que je l'aime est purement accessoire, seul importe
ce que mes parents pourront offrir en échange de ce que je
suis, pire que rien, un fardeau, des années d'endettement pour
couvrir la dot qu'ils devront donner pour être débarrassés
de moi.
Je vaux quelques grammes d'or, une vache, une chèvre ou des
assiettes en fer blanc.
Je quitte ma famille pour celle de mon mari. Ma vie dépend
désormais de la relation que j'ai avec sa mère. Pourvu
qu'elle m'aime, que je sois capable de lui donner des petits fils,
le puit ou le feu m'attendent dans l'alternative contraire.
Mon mari est mort. Je n'ai plus rien à faire dans sa famille, si la
mienne veut bien me reprendre, j'ai encore une chance de ne pas mourir
de faim.
Je vis avec ma mère dans une hutte au toit de palme, j'ai une
ampoule électrique, un ventilateur, une télévision
noir et blanc, une porte à ma maison. Ma mère a une
pension de veuve de 300 roupies par mois, 6 euros pour vous, je gagne
27 roupies par jour dans une fabrique d'étiquettes. Ma petite
va à l'école du gouvernement, moi je sais juste signer
mon nom.
Elle s'appelle Uma, sa fille Ponny, je les ai rencontrées il
y a un mois.
Je suis née en France. Je n'ai connu ni le froid ni la faim.
Je suis allée à l'école, j'ai choisi le nombre
d'enfants que je voulais et j'ai eu, ce qu'Uma n'aura jamais, le droit
de me tromper de vie.