On peut toujours
faire les malines - ou les malignes pour les puristes - mais être
amoureuse, c'est vraiment du boulot. Surtout quand, vieillissant doucettement,
on commence à croire que l'on comprend des choses, que l'on
a grandi et dépassé nos abrutissements enfantins, nos
errements adolescents et nos certitudes de jeunes adultes arrogantes…
Je ne parle que de mon histoire, car je suis persuadée que
la plupart d'entre vous ont eu une jeunesse lucide et lumineuse !
Pour ma part ce fut… heu… long !
J'avais donc cru comprendre, en tournant longtemps autour de mon nombril,
que tous mes ennuis venaient de mon pessimisme, hérité
de mon orgueilleuse mère et de mon craintif père.
Pendant longtemps je m'en étais contentée, et même
repue, tant le fait d'être une pessimiste servait (entre autres
utilisations) mes ambitions séductrices : vous savez,
la nihiliste, la sombre, la torturée… Je me trouvais irrésistible,
une artiste de la souffrance ! Mais, depuis quelques années,
bien qu'ayant toujours envie de séduire, je ne me sentais plus
aussi sombre, j'étais même un peu lassée de cultiver
mon petit personnage artificiel.
Je
décidai donc de faire des efforts, et de m'encourager en me
citant des trucs de philo comme "pessimiste par nature, optimiste
par volonté". (La citation exacte est :"le
pessimisme est d'humeur, l'optimisme de volonté" et
c'est d'Alain, mais bon on s'en fiche).
J'ai tenu un bon moment entre ces deux eaux, surfant sur les courants
de mes humeurs, trompant l'ennemi, trompettant parfois aussi, vaille
que vaille.
Et voilà-t-y pas que je suis tombée amoureuse.
Elle est conne cette expression je vous jure, mais faisons simple
puisque "je suis devenue amoureuse" c'est moche, "tombée
en amour" c'est plus usité chez nos sœurs Québécoises
que chez nous, et les autres expressions qui me viennent sonnent comme
des circonlocutions à rallonge, romantiques certes mais vaguement
écœurantes.
Donc me voilà amoureuse et je découvre que malgré
mon immmmmmense expérience, je ne sais toujours pas recevoir
amour et désir sans m'en méfier, et que je suis toujours
d'un pessimisme profond, m'efforçant d'être joyeuse pour
compenser.
Vous me direz : chassez le naturel… et il revient à la
vitesse d'une jument au galop sur le sable du Mont St Michel… mais
je m'égare.
J'aurais dû m'en douter : mon pessimisme n'avait pas disparu,
il était en sommeil, tout comme moi d'ailleurs, et le début
d'une histoire d'amour lui a semblé un bon moment pour se réveiller,
ce perfide.
Et voilà, à cause de ce zombie, je regarde mon amoure
me regarder, je vois des étoiles dans ses yeux, je sais qu'il
y a les mêmes dans les miens, et une petite pensée acerbe
s'insinue : jusqu'à quand ? Chez elle comme chez
moi, jusqu'à quand ce bonheur de se voir, de s'aimer, de se
parler, de se regarder, de… Je vous laisse compléter la liste.
Il n'aurait pas fallu, mais dès le début de notre relation,
je n'ai pu m'empêcher de me demander combien de temps nous allions
tenir sans que la peur nous empoisonne, sans que naissent les doutes
sur nos attentes réciproques (sont-elles comblées, sont-elles
trahies ?).
Chaque jour qui passait me faisait supposer le pire et me poser des
problèmes insolubles : qu'attendons-nous que nous n'attendions
pas il y a quelques jours, quelques mois, au tout début ?
Que ferons-nous si jamais notre relation dure ? (cette question !!!)
que va-t-il se passer quand elle s'apercevra qu'elle s'est trompée
(ben voyons…)
Vous comprendrez mon désarroi : au moment où je
croyais pouvoir maîtriser ma vie avec mes nouvelles armes de
grande personne, au moment où j'avais cessé d'aller
chez la psy, où je pensais enfin assumer tout bien… je me retrouve
en train de me comporter comme si rien de tout cela n'était
réel !
Je repris mon ronronnement, caressant à nouveau le film de
notre rencontre, … premiers regards… désir réciproque
de nous approcher l'une de l'autre, de nous connaître, de nous parler,
puis de nous frôler, de nous embrasser, de nous serrer contre.
Le désir qui grandit, et l'amour aussi, mais… c'est là
que tout à coup l'écran s'est bloqué sur une
image tremblotante : quoi ? l'amour !? où çà
d'l'amour ?
Ce truc qui peut partir dans n'importe quelle direction, ouvert à
tous les vents et à tous les tourments : ceux de nos peurs
et de nos blessures d'avant, ceux de nos craintes pour demain, nos
solitudes jamais satisfaites, nos angoisses jamais éteintes ???
Naaaaaan pas ça quand même ! Eh bien si !
Non contente d'être une pessimiste, j'étais devenue une
trouillarde !
Prenant conscience de mon comportement changeant, je me suis mise
à craindre qu'elle prenne peur de ma froideur, de mes réflexes
de protection. Pour un peu j'aurais presque tenté de la décevoir
pour prévenir la chute ! J'anticipais sur quelque chose
que je croyais inéluctable : les histoires d'amour finissent
mal, c'est bien connu, alors autant qu'elles finissent… vite !
De plus en plus désespérée, pessimiste comme
jamais, je me suis vue chercher toutes les occasions de me rassurer :
la serrer dans mes bras, la couvrir de cadeaux, prêcher le faux
pour savoir le vrai ("tu m'trouves chiante, hein ?"),
mais rien n'y faisait. J'avais peur de la perdre et plus je le craignais,
plus je faisais en sorte de la perdre effectivement. Comme une tétanisée
par le vertige qui regarde en bas.
Et alors là, c'était le bouquet : en plus d'une
pessimiste couarde, j'étais devenue une destructrice. Plus
habituée à la défaite qu'à la victoire,
je penchais à nouveau du côté de mes troubles
symptômes ! (Sors de mon corps, psychanalyste de SuperU !)
Brrrrrrr quel mauvais scénario !
En brave petite soldate de l'amour (un titre de sitcom, non ?)
je me suis alors engagée à prendre des décisions
fermes et plus définitives que des promesses électorales.
Me voici donc, aujourd'hui, acharnée à tenter de ne
me satisfaire, dorénavant, que des moments uniques que nous
traversons régulièrement ma dulcinée et moi,
au lieu de mesurer leur espacement, et d'inventer leur raréfaction !
Car entre temps, oh miracle, elle ne s'est pas lassée de mes
atermoiements interminables. Je crois que je ne mesure pas ma chance !
Ok je n'ai rien inventé, vous le saviez toutes déjà
mais c'est la découverte de ce siècle pour moi :
"chaque jour plutôt que toujours". Ne croyez pas que
j'ai trouvé la recette du bonheur : que dalle, vous rigolez,
je n'y crois pas une seule seconde et je me le martèle bien
fort pour m'en convaincre.
Déjà que je suis une peureuse, doublée d'une
défaitiste, triplée d'une dévastatrice d'histoires
d'amour… je ne vais quand même pas devenir une utopiste en plus !