Je ne sais pas
vous mais moi j'ai longtemps vécu l'idée du bonheur
comme une injonction.
Ne pas être malheureuse, ne pas rater sa vie, ne pas…. Et toutes
ces phrases que l'on commence par "il faut que… " locution
mortifère qui vous ronge l'existence plus sournoisement que
le cancer et pour laquelle la ligue des philosophes, donneurs de sens
et autres maîtres à marcher bien droit sur les chemins
de la raison s'est abstenu de se cotiser le neurone.
Le bonheur n'existe pas, du moins pas au singulier. Le bonheur se
décline sur tous les modes, à tous les temps et n'a
de définitions que celle des milliards d'individus exempts
d'urgence vitale. (Encore que… le dernier verre du condamné
n'a t-il pas plus de chance de lui donner le fou rire que la cirrhose ?)
Le bonheur est une succession éparse de petits moments capables
de vous redorer l'humeur à défaut de blason et d'accrocher
1000 étoiles dans les yeux aveugles d'enfants trop vite grandis.
Il est un de ces instants magiques que je conjugue tous les soirs
au présent quand lasse d'une journée bien remplie d'insignifiances ;
je m'encouette.
Au risque de décevoir, il ne s'agit pas là du point
d'orgue à quelques ébats lubriques consolateurs de ladite
journée mais d'un bonheur gratuit, petit bonheur peaufiné
soir après soir depuis près de 24 ans car sachez le
de suite, la couette ne fait pas l'encouettage.
La première dont je fis l'acquisition l'hiver de mes 19 printemps
fut par exemple une véritable catastrophe. L'époque
n'était pas à la grippe aviaire fort heureusement car
j'aurais sans nul doute péri avant la fin de la première
semaine tant j'ai respiré les plumes dont elle était
largement pourvue et ne doit mon salut qu'au mérite du chauffage
central puisque celles restées captives étaient poltron
minet reléguées dans l'angle inférieur de la
housse.
Forte de cette expérience j'ai ensuite très rigoureusement
sélectionné l'objet de mes délices nocturnes
pour m'en tenir au modèle polyester-anallergique-quadrillé,
200x200, 400gr/m2.
La taille est un peu juste pour deux me direz vous à juste
titre, mais celle du dessus complique considérablement le changement
de linge et je ne me vois dire à mon amante : "tiens
puisque tu es là on va changer la housse."
Le choix de la housse est lui aussi essentiel, j'opte toujours pour
le coton et les ensembles coordonnés, l'encouettage est un
art qui doit allier confort et esthétisme.
Passé les détails purement techniques passons maintenant
au pur moment de jouissance qu'est l'encouettage proprement dit.
Comme en amour l'encouettage a ses préliminaires, Morphée
est tout aussi digne de vos égards que la personne qui vous
squatte l'épéda .
La plus revêche des migraines ne vous dispense pas d'un petit
soupir de soulagement voire d'un semblant d'optimisme présageant
que demain vous offrira plus fraîche à la journée
qui s'annonce. Ainsi, je me m'enfouis jamais dans ma couette sans
remercier quelque instance supérieure, Sainte Rita en général,
de me livrer à la nuit exempte de toute vicissitude physique
pré requis indispensable au bon déroulement des huit
heures à venir, minimum en deça duquel je ne suis pas
très fréquentable le matin….
Le deuxième élément fondamental concerne la mise
en température de la couette. Vous êtes à cet
égard totalement libre du moyen qui justifie la fin et m'abstiens
de tout commentaire sur les mérites comparés de différentes
méthodes utilisées.
En tant que célibataire notoire j'ai adopté la technique
des 30 pages. (Non je n'invite pas 30 écuyers sous ma couette
pour me réchauffer les pieds, bande d'incultes, je lis !)
La lecture est pour moi aussi liée à l'encouettage que
la moule l'est au rocher et si je lis presque autant que je respire
il est assez rare que je puisse le faire la nuit venue au delà
de 30 pages, soit une température de couette proche des 40°,
sans sombrer brutalement dans un coma de stade 1, me privant de la
volupté du dernier instant de ce petit bonheur.
L'instant magique est là, quand au seuil du sommeil je fais
venir l'obscurité de la main droite, replace mon deuxième
oreiller de la gauche et m'offre à la clarté d'un ciel
qu'encadre mon velux. Alors je m'enroule dans un soupir d'extase.