|
Les temps de guerre ont ceci de commun à travers les âges : l'arrogance. La guerre elle-même est une arrogance sans nom, un mal rampant jamais défait car les chefs, qu'ils soient gagnants ou perdants, sont invincibles. Ils se pensent invincibles et le sont donc. C'est aussi simple que ça. Voyez le président de la Grande Amérique. Il jubile, il éructe, il n'en peut plus de victoires encore imaginaires. Il doit même contenir son enthousiasme par décence car enfin, il s'agit tout de même d'une guerre, et ce n'est pas joyeux. Voyez maintenant le dictateur dont tout le monde (qu'on est beaux quand même, qu'on est bons, non ?), attend la chute, voyez donc ce cher Saddam. Il en remontrerait à Matamore en personne, avec ses colonnes de gardes républicains dévoués à sa cause jusqu'à la mort, achetés à prix d'or par l'oppression de tout le reste de la population. Mais oui ! Quelques colonnes d'hommes fidèles et nantis (ou qui se croient tels) et voilà Ubu en personne convaincu de sa puissance, donc victorieux, mentalement victorieux. Alors, cette arrogance ? Elle est si bien partagée d'un bout à l'autre de la planète, si récurrente quels que soient les conflits, que je ne peux que m'interroger sur cette permanence. Guerre de l'image, guerre de l'information qui dit tout sauf l'essentiel, nous sommes dans une ère où le discours des puissants semble avoir perdu de vue toute "Politis" et ne plus viser qu'à rassurer ces mêmes puissants de leur puissance, à rassurer les faibles de leur vaillance, les mous de leur habileté. C'est l'ère de l'arrogance, ponctuation des schémas d'orgueil et de vanité. L'homme jubile de se dire fort. Cela suffit à son bonheur, cela suffit pour nourrir sa foi. N'y cherchez aucune vérité, ce n'est pas le but. Il faut croire. Et le temps de l'arrogance devient un nouvel âge de foi, où il vaut mieux être dans le ton du moment que dans le doute. Le pouvoir investit les mots d'une croyance en son impunité et l'ego s'y rassure à l'envie. Les mots que l'homme emploie (allez, au hasard : libération, injustice, défense des populations civiles, abolition de la dictature, bienveillance et aussi : illégalité de la guerre, légitimité, armement excessif, surpuissance militaire...) sont les miroirs où il contemple l'image de lui-même à laquelle il va pouvoir souscrire. Exemples : Bush veut une image de grand général libérateur pour faire admettre ses options coloniales sur une zone du monde qu'il ne maîtrise pas comme il le voudrait. Saddam veut s'accrocher à un pouvoir qui a fait tant de victimes que sans cela, il n'y a plus même d'existence possible pour lui. Et bien, ce ne sont pas les armes qui rendront ça possible, mais les mots. Celui qui triomphera sera en définitive celui qui aura la plus grande g... Jusqu'à ce que la défaite de l'un ou de l'autre soit annoncée sur tous les fronts, l'un et l'autre peuvent tranquillement se penser forts et agir en toute impunité au nom des mots qui les assoient dans les rôles qu'ils se sont choisis. L'arrogance est la clef du pouvoir à défaut d'être celle de la victoire. Nos va-t-en-guerre du moment appliquent cette bonne vieille règle humaine, suivis dans leur démarche par les pacifistes les plus en vue. Car ne nous y trompons pas, les Chirac et autres qui caracolent au sommet des sondages d'opinion ne sont guère différents de ceux qu'ils condamnent. Ils se sont juste mis à la remorque d'idées plus défendables aux yeux de leurs opinions publiques. Il faut donner une image de soi puissante même si le terrain sur lequel s'appuie cette puissance est nécessairement variable. Ne sont sincères dans leur indignation que ceux qui marchent inlassablement dans la rue. Le pouvoir, lui, ne peut l'être. Car tout pouvoir utilise les mots à son profit, car tout pouvoir repose sur l'arrogance, cette démarche ridiculement puérile où l'on essaie de convaincre l'autre, les autres, en plus grand nombre possible, du bien fondé du pouvoir qu'on aspire tant avoir sur eux. C'est extrêmement lassant de constater ça année après année chez tous les dirigeants, dans toutes les parties du monde. C'est extrêmement désespérant de se dire que le seul moyen d'action qu'on peut espérer avoir repose sur le choix de celui qui va placer son orgueil sur le terrain le moins déshonorant possible. C'est extrêmement triste de mesurer sans cesse la faiblesse de la démocratie, dans la mesure où elle ne peut nous préserver du démon permanent de l'orgueil, dans la mesure où elle n'est que le cadrage maladroit d'appétits qui font malgré tout des ravages mortels. Mais c'est aussi une source d'espoir de penser que ce même système, si faillible, reste le seul à offrir un choix, même pauvre, même étroit. Et je voudrais dire ici que face à toute dictature, on a la possibilité de regarder les mots qu'on nous sert. On a la possibilité de débusquer le sens des choses derrière les mots qui les désignent. On a la possibilité de ne pas être dupes, même si les actions sont difficiles, dangereuses voire impossibles. Nous sommes en plein dans une ère d'arrogance où les pouvoirs se servent des mots qui nous sont chers pour justifier leurs actes injustifiables, mais il nous est possible d'opposer à cela la vigilance. Aucun dictionnaire ne le dit, mais cette vigilance-là est le contraire de l'arrogance. Alors préservons la modestie, le respect et l'aspiration à la liberté de toute la puissance des mots dont nous disposons, préservons l'intégrité des mots face à leur constant dévoiement par d'arrogants coqs de combats cherchant à se faire passer pour des anges. Ayons des mots pour revenir à la dignité. |