Comme un arrière-goût amer...


Il y a peu j'ai assisté au colloque international lesbien de Toulouse. Avant tout je tiens à dire que dans l'ensemble c'était une belle réussite : plein de monde de plein de coins du globe, plein d'interventions intéressantes, plein de débats sympas, un temps magnifique, une organisation compétente... bref, un grand bravo au Bagdam Espace Lesbien de Toulouse qui a organisé un bel événement. Mais.

Mais comme de plus en plus souvent dans ce genre de manifestations lesbiennes militantes, j'ai vu et entendu des choses qui me laissent comme un arrière-goût amer. Des propos réducteurs sur les hommes, tenus parfois par les intervenantes elles-mêmes, des regards pas toujours très amènes aux butches très butch ou aux fems très fem. Et, cerise sur le gâteau, des propos carrément racistes tenus à Frédérique et à moi par une femme du public, qui n'avait même pas l'air d'avoir honte de ce qu'elle nous disait... Et comme à chaque fois, ma joie de me retrouver au milieu de mes soeurs pour me battre contre l'homophobie, contre le sexisme et autres discriminations est ternie par un sentiment de honte.

Oui, parfois j'ai honte d'apartenir à ce milieu.

Lesbiennes de France et d'ailleurs, mes amantes, mes soeurs, parfois vous me faites honte.

J'ai honte quand j'entends certaines d'entre vous tenir des propos racistes alors que vous devriez être les premières à être capables de démonter une discrimination envers des gens différents basée sur des préjugés, de la peur et des mensonges.

J'ai honte quand je vous entends mettre tous les hommes dans le même sac et dire sans rougir qu'ils sont tous sans exception des violeurs potentiels, des oppresseurs patentés, des gros machos pervers et que c'est quasiment génétique. Ou quand je vous entends dire que les femmes hétéros sont forcément des pauvres victimes du patriarcat, des pauvres cruches enfermées dans leurs stéréotypes et leur oppression, incapables de réflechir et de s'en sortir car attachées à leurs oppresseurs.

J'ai honte quand je vous entends dire que les bisexuelles ne sont pas stables ou sont des lesbiennes qui ne s'assument pas encore, que ce n'est qu'une phase et que ça viendra, oubliant l'époque où, jeunes lesbiennes, on vous sortait les mêmes conneries sur votre propre orientation sexuelle, et comme cela vous mettait hors de vous parce que vous saviez que c'était intolérant et faux, que c'était une négation de votre identité.

J'ai honte quand je vous entends dire que les femmes transexuelles ne peuvent pas être des femmes car elles ont été élevées comme des hommes et puis que de toute façon c'est pas la nature et puis c'est tout, quand je vous vois vous arroger le droit de fixer l'identité d'une individue comme si vous étiez Dieu en personne, oubliant l'époque où, jeunes lesbiennes, on vous sortait que vous étiez des dégénérées, des malades mentales, que vous étiez contre-nature, et comme cela vous mettait hors de vous parce que vous saviez que c'était intolérant et faux.

J'ai honte quand je vous entends employer les mots "camionneuse", "hommasse", pour des filles qui vous paraissent "trop" butch, ou "pétasse", "enfermée dans les stéréotypes hétéros", "placard" pour des filles qui vous paraissent "trop" fem, oubliant l'époque où, jeunes lesbiennes, on vous sortait à peu près les mêmes choses parce que vous vouliez porter des pantalons ou vous couper les cheveux, et comme cela vous mettait hors de vous parce que vous saviez que c'était intolérant.

Lesbiennes de France et d'ailleurs, mes amantes, mes soeurs, j'ai honte chaque fois que je vous entends réclamer à cor et à cris la tolérance pour votre mode de vie, exiger l'ouverture d'esprit pour vos idées mais que vous n'êtes pas capables de l'appliquer vous-mêmes à des modes de vie ou des idées ou des gens si peu différents de vous.

J'ai honte quand je croise de jeunes lesbiennes toutes émerveillées d'arriver dans la grande sororité des lesbiennes militantes, enivrées de discours sur le grand soir qui viendra un jour, quand nous aurons réduit au silence ces salopards d'homophobes, de machos, de misogynes et à qui je me sens obligée de dire de se méfier, de ne pas s'imaginer que nous sommes toutes des anges, sous peine de tomber de haut comme je suis tombée. J'ai honte de devoir les approuver quand elles me disent qu'elles ont déjà bien compris qu'il valait mieux ne pas dire qu'elles étaient bisexuelles, ou qu'elles n'avaient rien contre les mecs en général, ou qu'elles ne s'étonnent plus qu'on s'imagine que les lesbiennes beurettes ont forcément des parents musulmans intégristes et qu'elles sont là en cachette, au péril de leur vie.

Oui, parfois j'ai honte et je vous en veux. Je vous en veux d'avoir cassé ma belle utopie d'une communauté victime de discriminations, d'humiliations, qui souffrirait et se battrait depuis des siècles, d'une communauté qui réfléchirait suffisamment sur les mécanismes et les racines de ces discriminations pour pouvoir les extrapoler aux autres discriminations, comme je l'ai moi-même fait. D'une communauté qui prêcherait la tolérance et l'ouverture d'esprit en étant capable de la pratiquer. Et surtout, surtout, je vous en veux de faire que parfois j'ai honte de faire partie de la communauté des lesbiennes militantes.

Alors, lesbiennes de France et d'ailleurs, mes amantes, mes soeurs, réveillez-vous ! Faites en sorte que nos réunions, nos prises de parole, ne soient plus entachées d'intolérance, soient exemptes de préjugés, ne soient plus des généralisations. Il en va de notre crédibilité et de notre dignité. Et de notre fierté.