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Editorial avril 2002
Effarée, dégoûtée, effonfrée, hallucinée... Comme beaucoup d'entre vous je suppose. Devant ma télé je n'y croyais pas. Je ne voulais pas y croire. Et puis j'ai eu honte, mais honte, d'habiter dans ce pays. Et puis j'ai senti la rage monter, la colère. "Mais quelle bande de cons ! Mais c'est pas vrai ! Bande de crétins d'abstentionnistes ! Bande d'abrutis de voteurs contestataires qui ne regardent pas les sondages !!! Et ce grand couillon de Jospin qui a aligné les conneries pendant toute la campagne ! Et ce grand con de Chirac qui a fait le lit de Le Pen !!" Eh oui. Dans ces cas là, on cherche des coupables. Il faut qu'il y ait des coupables pour que cette chose monstrueuse ait pu arriver. Et puis quand le jour se lève, quand les brumes de la sale nuit qu'on a passée se dissipent un peu, une question reste. "Mais qu'est-ce qui s'est passé ?" Je pense que hélas se qui s'est passé était tout sauf imprévisible. Depuis que je sais ce que le mot "politique" veut dire, je sais aussi que dans notre pays, dans l'ensemble, on ne vote pas "pour" quelqu'un mais "contre" les autres. On vote pour le "moins pire". Nos responsables politiques nous déçoivent à chaque mandat, quel que soit leur bord. Et ces dernières années c'est devenu de pire en pire : corruption, langue de bois, promesses non tenues, reniement de valeurs idéologiques pour récupérer des voix d'autres bords... Et puis surtout, même si on exprime un vote de sanction, comme les électeurs de Paris l'ont fait contre l'équipe RPR lors des municipales, les dirigeants de nos partis n'en tiennent aucun compte : branlée ou pas, ils seront là la prochaine fois. Or, quelle alternative nous offre notre mode de scrutin ? L'abstention ou le vote contestataire. Jusqu'ici ce n'était pas bien méchant : l'abstention n'était pas le premier parti de France et le vote contestataire permettait à des gens avec des idées différentes de s'exprimer, les extrêmes vraiment dangereux étant suffisament marginalisés pour ne pas menacer l'équilibre. Enfin c'est ce qu'on pensait. Mais peut être qu'on aurait dû plus lire les sondages (enfin je dis "on"... nos responsables politiques surtout... mais nous aussi). Parce que là on se serait peut être aperçu que, au fil des années, cette abstention, ce vote contestataire était de moins en moins marginaux. Et qu'un jour ça allait péter. Ce jour c'était hier. Et pourtant on pouvait le voir arriver. Il suffisait de suivre la campagne. De s'intéresser un tant soit peu à cette élection qui va conditionner nos vies pour les cinq ans à venir. Mais nous avons fait l'autruche. Nous n'avons rien écouté, même pas Le Pen quand il prédisait dans les derniers jours ce qui allait arriver. Nous avons complétement oublié cette adage lycéen un peu simpliste mais pas si faux "Ne pas voter c'est donner une voix à Le Pen". Et résultat, nous nous retrouvons avec un candidat d'extrême droite qui théoriquement pourrait être élu président de la République Française. Et le tout de façon parfaitement démocratique. Ah ça valait bien le coup de piler sur les autrichiens !! Alors bien sur, si les abstentionnistes avaient fait leur devoir civique, si ceux qui avaient voté pour des petits candidats avaient écouté les sondages, on n'en serait pas là. Mais on en est là. Et le résultat est que Jospin paye seul le début de faillite de notre système, ce qui n'est pas forcément juste, et que nous nous retrouvons à choisir entre un candidat qui tient des propos sur la supériorité de certaines races en nous jurant qu'il n'est pas raciste (vous pensez : ses domestiques sont noirs !) et un candidat que seul son mandat protège d'une convocation chez le juge et qui n'hésite pas, quand il a besoin des voix du premier candidat, à faire de jolie phrases sur le bruit et l'odeur des immigrés. Et qui bien sur sont tous les deux en faveur des droits des homos, c'est connu. Et ça c'est la réalité.Alors on fait quoi ? (je sais que vous vous tournez toujours vers Fées du Logis pour savoir quoi faire, ne niez pas) Pour moi la conduite à tenir est plutôt claire. On a le choix entre un raciste xénophobe fascisant et un mec pas net mais à peu près démocratique. Et étant donné que là, pour le coup, chaque vote blanc sera véritablement une voix pour Le Pen, le second tour ne nous offre aucune alternative. Même si ça fait vraiment mal à certaines d'entre nous. Et après il ne nous restera plus que les legislatives pour faire en sorte que les cinq années qui viennent ne soit pas cinq années de retour de baton sur nos droits civiques, ne voient pas la reprise des ratonnades et des charters, ne causent pas une régression sévère de nos acquis sociaux. Et puis il nous restera plus qu'à en tirer la leçon. À ne plus jamais ignorer une élection à laquelle nous pourrions voter car même si nous l'ignorons, l'élection ne nous ignore pas. Il ne nous restera plus qu'à plonger dans la mélée si nous voulons que les choses changent. Il ne nous restera plus qu'à rappeler à nos enfants comment marche ce système et pourquoi il est important d'y participer ne serait-ce que pour le changer. Il ne nous reste plus que l'avenir parce qu'aujourd'hui est plutôt noir. Mais il ne nous reste l'avenir que si nous commençons dès maintenant à nous bouger le cul.
Carole, pour les Fées du Logis Prochain numéro : |