Drôle de métier que celui de factrice…
Lulu aime son métier. Elle distribue son courrier dans toutes les fermes isolées de ce coin de paradis. C'est devenu un vrai plaisir car elle connaît tout le monde, et tous les recoins de cette montagne qu'elle a appris à aimer. Elle organise ses tournées en fonction de son humeur, du sens du vent qui poussera sa bicyclette, de l'endroit où elle choisira de faire sa sieste, du point de vue qui sera le mieux éclairé. Elle aime aussi que cette solitude soit entrecoupée de rencontres. Même quand elle apporte des factures, elle est toujours bien reçue parce que c'est elle aussi qui livre le journal de la ville, qui amène les nouvelles des enfants, des parents, des amis et qui distribue les lettres d'amour. Il n'y en a pas souvent dans sa sacoche, mais elle sait les reconnaître, pas sur l'enveloppe mais dans le regard de ceux qui les reçoivent.
Elle s'arrête souvent chez la vieille Armelle à l'heure du café. Elle raconte bien la vieille Armelle, toutes les histoires du pays, et les légendes aussi. Quand le temps est trop frais pour faire la sieste sous un arbre, Lulu s'installe au coin de sa cheminée pour l'écouter et se laisser bercer par sa voix toute éraillée. Avec tout ce que lui raconte la vieille Armelle, elle entre dans la vie du village et de ses habitants. Elle connaît les querelles de cinquante ans, les amitiés perdues et retrouvées, les histoires d'amour secrètes, les enfants illégitimes et ceux qui sont partis peut-être pour toujours.
C'est chez la vieille Armelle qu'elle était installée l'autre jour quand elle l'a vue. Elle surveillait la fenêtre pour que le soleil lui donne l'heure. Un rayon de lumière égaré entre les feuilles du grand chêne éclairait le volet toujours fermé de la bâtisse d'en face, qui soudain s'est ouvert sur ce visage qui s'est offert à la lumière et à la chaleur de ce soleil de printemps. Un visage très jeune qui clignait des yeux comme éblouit. La vieille Armelle s'est tue. Elle a suivit le regard de Lulu qui visiblement n'était plus là.
"Ah ça, mais c'est la Carole qu'est rentrée ! Sa mère est morte l'année dernière et on a ben cru qu'on reverrait plus jamais la p'tite après ça. Elle est partie juste après l'enterrement sur sa grosse moto, sans rien dire à personne au village. Faut avouer qu'on étaient pas très fiers de nous. On l'avait un peu mise en quarantaine sa mère… Vous comprenez une fille mère par chez nous ça se fait pas ; et puis tout ce qu'elle trafiquait avec ses herbes… Une vraie sorcière… mais jolie la sorcière… d'ailleurs je crois que c'est surtout ça qui nous rendait nerveuses, elle tournait la tête à tous nos hommes cette sorcière. Enfin, c'était pas sa faute, et surtout pas celle de sa fille, mais bon, on n'était pas toujours très intelligents dans not' village y'a vingt ans."
Lulu écoutait Armelle sans la regarder, incapable de détourner les yeux de cette fenêtre où Carole lui était apparue. Elle ne posa pas d'autres question à Armelle, finit son café et se dépêcha d'aller terminer sa tournée.
Les jours suivants, elle rallongea terriblement ses tournées, repassant par le village quinze fois par jour dans l'espoir d'apercevoir Carole. Rien. Sa moto était bien là, garée derrière la maison, mais la fenêtre restait désespérément fermée.
Le cinquième jour, le samedi, elle avait pris une décision. Il fallait qu'elle fasse quelque chose car elle ne se voyait pas passer toute la journée du dimanche à se dire "j'aurais dû" ou "j'aurais pu"… Elle expédia sa tournée à toute vitesse, sans discuter avec personne, pas même avec la vieille Armelle. Elle pris juste le temps de faire un détour par le jardin de Raymond pour lui chaparder ses plus belles fleurs. Il ne dirait rien, il lui avait donné sa permission depuis longtemps.
Vers 2 heures, elle avait terminé sa tournée. En s'approchant de la bâtisse et de sa fenêtre, elle s'aperçut que la lumière qui traversait les feuilles du chêne était la même que celle du premier jour. En hésitant à peine, elle s'avance directement vers cette fenêtre. Elle remet un peu d'ordre dans ses cheveux fous, accroche son plus beau sourire, arrange son bouquet et frappe à la fenêtre. Quelques secondes à peine et la fenêtre s'ouvre sur le visage illuminé de Carole.
"Bonjour, je suis Lulu, la nouvelle factrice du village. On ne se connaît pas mais je sais que vous êtes Carole et je voulais vous dire bonjour et vous souhaiter la bienvenue". Essoufflée, elle s'arrête sur le regard éberlué de Carole qui hésite et se met à rire. "Entrez, entrez, il fait trop chaud dans cette lumière et puis vous avez l'air essoufflée. Entrez, que je vous offre à boire".
Carole ouvre la fenêtre en grand, et Lulu saute à l'intérieur.