Tombée du ciel

 

Cette semaine, je ne sais plus comment parler d'amour. J'ai l'impression que les choses que je suis tentée d'écrire sont futiles, inutiles et sans intérêt. Mon petit nuage a dérapé sur une plaque de mépris, il a percuté une remorque d'intolérance et a fini encastré dans un mur de haine : il est tout cabossé, tout éraflé, il a perdu toute sa peinture bleue. Va falloir que je trouve une mécanicienne et une carrossière.

J'ai l'air de plaisanter comme ça, mais aujourd'hui je ne trouve même plus les mots pour parler de ce que je ressens face au rejet, au mépris, à  la haine. Vous vous doutez bien sûr de ce qui a déclenché cette réaction, il n'est question que de cela dans le numéro de ce mois-ci. Je me suis sentie d'autant plus touchée que ce rejet nous a été infligé par d'autres femmes, d'autres lesbiennes, d'autres militantes féministes qui prétendent lutter contre l'oppressions des femmes, des lesbiennes et des autres minorités. A chaque fois que je rencontre l'intolérance, je prends une claque, mais quand cette intolérance vient d'autres femmes, lesbiennes et féministes, c'est carrément la raclée qui me fait tomber du ciel. Je n'ai jamais bien su réagir à  l'intolérance ; le rejet et le mépris de l'autre dans ce qu'il ou elle est, la haine dirigée vers quelqu'un dont la faute majeure est d'exister, me mettent dans un état de catalepsie avancée. Ma peau devient toute grise, mes cheveux blanchissent, mes neurones gèlent, mes muscles se transforment en pierre, mes yeux cristallisent, mes lèvres se craquellent … Je vous assure que c'est une sensation très désagréable. C'est d'autant plus inconfortable que la phase suivante ressemble à  une fusion avec dégagement de chaleur intense, tous mes fluides se mettent à  bouillonner, mes cheveux frisent, mes oreilles fument et mes neurones se transforment en arcs électriques. Ce n'est pas plus pratique pour penser que quand ils sont gelés. En fait, je passe mon temps à  osciller entre le mépris souverain et la colère toute rouge, ce qui me transforme en schizophrène impuissante. Résultat : c'est moi qui culpabilise de mon manque de réaction.

Et voilà  le deuxième effet imprévu de la haine exprimée : elle nous blesse, elle nous empêche de vivre et en plus on s'en veut d'être si faible. Au secours la non violence : j'ai besoin de prendre des cours sur comment réagir à  ceux qui rejettent, méprisent, haîssent, sans me laisser porter par la colère. Je ne peux pas me recroqueviller sur la blessure qu'ils nous font. Je ne veux pas non plus me laisser gagner par l'indifférence. Leur haine est le premier pas vers la bête immonde qui nous guette toujours, tapie dans les endroits les plus inattendus et toujours prête à  bondir. L'indifférence lui permet d'exister et la colère lui donne des forces. Alors, même si on n'est pas le 1er Janvier, je m'en vais de ce pas prendre une grande résolution, chausser mon plus beau sourire et préparer mes petites pancartes à  accrocher sur mon petit nuage : "Attention Danger !" à babord, "J'suis pas d'accord" à  tribord, "Pourquoi ?" à  la proue, "Et l'Amour dans tout ça ?" à  la poupe.



Mireille