Petits morceaux...


Mon frère, Jaime, a trois ans et demi de plus que moi. Ça ne semble pas une grande différence d’âge maintenant que nous avons la trentaine, mais quand nous étions enfants, cette différence était plus grande et plus impressionnante que le Grand Canyon rempli à ras bord de lave chauffée à blanc.

Quand Jaime avait à peu près dix ans, il a demandé à ma mère d’où venaient les bébés. Dans sa recherche permanente de l’efficacité, elle décida que je devais être aussi incluse dans la discussion. Croyez moi, dans toute l’histoire du monde, aucune petite fille de six ans n’avait jamais eu besoin de cette information moins que moi.

Quelques années après que j’ai fait mon coming-out auprès de ma mère, elle m’a demandé si j’étais lesbienne à cause de quelque chose qu’elle m’aurait fait quand j’étais enfant. Je n’ai pas hésité : « Oui. C’est cette discussion sur le sexe. Ca m’a fichu une telle trouille que je n’ai jamais voulu voir un pénis - jamais de ma vie. » Elle est devenue toute blanche et après seulement a commencé à rire du ridicule de sa question et de ma réponse.

Le sexe en Amérique, et peut-être dans le reste du monde, est très phallocentré. Je me rappelle quand John Wayne Bobbit a eu Popaul tranché par sa femme, la police a mené une chasse au pénis dans trois comtés. En d’autres termes, les flics ont été payés, parfois en heures supplémentaires, pour retrouver un nœud. Ted Koppel, Peter Jennings et tous les autres journalistes américains étaient heureux comme des rois de dire « pénis » au journal télévisé.

Là encore, personne n’était moins intéressé par le bout de Bobbit que moi et pourtant, à cause de la couverture écrasante des média, cette information inutile s‘est insinuée dans mon cerveau. Je suis incapable de me souvenir de mon numéro de portable parce que ce paquet de synapses est déjà occupé par ces inepties phalliques.

Eve Ensler, l’auteur des Monologues du Vagin, essaie de revenir au score. Mlle Ensler a interviewé des centaines de femmes à propos de leur vagin et, ce faisant, elle a découvert quelques faits incroyables sur la grande communauté des vagins. Nous les femmes ne voulons pas seulement parler de nos vagins, nous avons besoin de parler d’eux. Maintenant elle parcourt le monde et joue Les Monologues du Vagin dans ce qu’elle appelle des « villes vaginophiles ». Je suis fière de vous dire que San Francisco est une ville très vaginophile.

Je l’admets, je ne suis pas vraiment fan du mot vagin et donc je n’étais pas pressée de raconter à mes collègues de bureau mes projets pour vendredi soir.

« Alors, tu fais quoi ce week-end ? » m’a demandé mon patron, que j’appellerai Robb, car qui pourrait inventer un nom pareil.

« Oh, on va voir un pièce, on se fera peut-être un restau. » Je ne voulais pas dire le mot en V et je suis sûre qu’en tant que gay il ne voulait pas l’entendre.

« Cool. Tu vas voir quoi ? » Il ne voulait pas laisser tomber et j’ai finalement cédé à son implacable interrogatoire.

« Je vais voir Les Monologues du Vagin avec ma copine qui a elle aussi un vagin ! Je vais être entourée de centaines de vagins et nous allons toutes écouter nos histoires communes de vagin et ça me fait vachement plaisir ! VAGIN ! »

« Ça a l’air sympa. Il faut que tu partes plus tôt ? » Il battit en retraite, l’air un peu surpris.

La vérité, c’est que j’étais un peu mal à l’aise avec ce titre et je me sentais stupide et sur la défensive d’être mal à l’aise avec le mot en V.

Leslie et moi y sommes allées et nous étions assises à côté d’un groupe d’environ huit autres lesbiennes. J’ai observé le public et j’ai remarqué que 95% du public étaient des lesbiennes. Je n’avais plus qu’à espérer que personne n'organiserait spontanément un camping bio.

Le décor était très simple : une chaise, un micro et une petite table avec une petite bouteille d’eau. Les lumières ont baissé, une petite femme aux cheveux noirs est entrée en scène, s’est assise et a commencé à parler. Elle a d’abord admis ce que j’avais ressenti toute la journée : vagin est un mot bizarre.

Ça pourrait être une maladie, « Je suis désolée Mme Olson, mais Johnny a un mauvais vagin. »

Ça pourrait être une pièce mécanique, « On dirait qu’il va falloir remplacer le joint de culasse et regarder sérieusement ce vagin. »

D’après Eve Ensler, « Peu importe combien de fois vous le direz, ça ne sonnera jamais comme un mot que vous avez envie de dire. Si vous l’utilisez pendant le sexe, pour être politiquement correcte - « Mon amour, pourrais-tu caresser mon vagin ? » - vous fusillez l’action sur place. » Et elle est inquiète à propos des vagins, de comment nous les appelons et comment nous ne les appelons pas.

Après une soirée à écouter cette audacieuse et merveilleuse auteure nous parler de vagins - en bien et en mal - je suis sortie plutôt contente de moi et de mon vagin. J’étais tellement contente que je me suis acheté le livre des Monologues du Vagin (aux éditions Balland) pour l’offrir à ma mère - qui a elle aussi un vagin.